Joan Larroumec: Comprendre les tensions récentes...
Comprendre les tensions récentes entre la France et l’Allemagne
1. L'Allemagne débloque le plus gros budget militaire d'Europe (grâce à son énorme capacité d’endettement liée à deux décennies d’excédents construits en partie sur une monnaie et un marché favorable à leur économie et défavorables à l’économie française et italienne). 108 Md€ en 2026, contre 57 Md€ pour la France : presque le double. Et Berlin prévoit déjà près de 140 Md€ en 2027.
2. L’allemagne ne vas pas bien. Sa capacité d’endettement massive est une de ses dernières cartouches. Elle ne peut pas se permettre de la griller. Elle est dans une situation très fragile car son business modèle historique de transformer du gaz russe en machines outils à destination de la Chine est fini. Jusqu'en 2022, la Russie fournissait 55 % du gaz importé par l'Allemagne. Côté Chine, les exportations allemandes sont passées de 106 Md€ en 2022 à 81 Md€ en 2025, un quart de moins en trois ans. Le déficit bilatéral, lui, a été multiplié par plus de quatre : environ 20 Md€ en 2020, près de 90 Md€ en 2025. Un bon trou de 70 milliards à combler et qui va continuer à se creuser.
3. L’Allemagne a donc un besoin vital de transformer son budget militaire en refonte totale et profonde de son économie, en se rattachant à la nouvelle révolution Industrielle. Le capital-risque suit : 3,5 Md$ investis dans les start-up de défense allemandes en 2026, contre 375 M$ en France, soit neuf fois plus. Et cet argent est largement américain : le tour de 1,8 Md$ de Helsing a été porté par Dragoneer, Lightspeed, General Catalyst, Iconiq, Goldman Sachs et JPMorgan. Ces fonds parient sur une demande garantie par l'État allemand, qui a signé avec Helsing et Stark un accord-cadre pouvant atteindre 4,3 Md€.
4. L’Allemagne utilise le canal militaire pour 4 raisons :
a. Ce sont les besoins de l'époque, avec la montée des périls géopolitiques.
b. Les politiques et l’opinion publique allemands, largement défavorables à l’endettement, sont prêts à faire une exception pour des besoins de défense. ( En 2027, Berlin empruntera 85 Md€ pour la défense hors frein à l'endettement, contre 33 Md€ autorisés pour tout le reste du budget : deux fois et demie plus.)
c. La nouvelle révolution industrielle fondée sur l’ia et la robotique est essentiellement duale, c est à dire que des progrès dans le domaine militaire peuvent s’appliquer facilement dans le domaine civil.
d. Les dépenses militaires sont exemptées des contraintes des traités européens sur les interventions de l'État. Mini détail à l’importance capitale.
5. Alors que l’industrie civile allemande se délite en temps reel - depuis 2019, l'industrie automobile allemande a perdu 142 400 emplois, soit un poste sur six - tous les industriels allemands sont donc désormais comme des noyés en haute mer en train de se battre pour s'accrocher à une bouée de sauvetage : les budgets militaires allemands. Ils jouent leur survie, donc ils n'ont absolument aucune intention de laisser un Français toucher un seul euro de ce pactole. Sur 222 Md€ de commandes militaires allemandes passées entre 2020 et 2026, 3 % seulement sont allées aux autres Européens. (Mais 12% d’achats hors Europe, essentiellement américains. Il faut soigner l’alliance de revers.)
6. L’industrie de défense française est historiquement supérieure à l'allemande. En 2015, les groupes de défense français réalisaient 21 Md$ de ventes d'armes, contre 5,6 Md$ pour les allemands : près de quatre fois plus. En 2024, c'est 26,1 Md$ contre 14,9 Md$ : l'écart est tombé à moins du double, l'industrie allemande ayant presque triplé en dix ans. Plus le secteur de la défense allemand continuera grossir, plus il se clashera directement avec le secteur français.
Les deux grands programmes communs lancés en 2017 en sont les premières victimes. Le 8 juin dernier, Paris et Berlin ont acté que le SCAF ne pouvait pas être mené à bien, alors que Dassault avait l'avion et Airbus coté allemand tout le reste, drones compris. Le char commun a suivi le même chemin : avant-hier, le chef d'état-major des armées a annoncé devant l'Assemblée que l'Allemagne abandonnait le MGCS, quatre mois après la chute du SCAF. La France doit désormais lancer seule dès 2027 les études pour remplacer le Leclerc.
Le mouvement de séparation d’avec la France dépasse la défense : Ecosia, le moteur de recherche berlinois utilisé notamment par les ministères allemands abandonne Mistral cinq mois après l'avoir choisi pour remplacer OpenAI. Son PDG juge les modèles français en retard d'un an, et va jusqu'à reprocher à Mistral la part du nucléaire dans le mix électrique français.
7. Autrefois, les deux industries de défense allemandes et françaises avaient moins de sujets de contention. Elles ont construit ensemble le Transall, l'Alpha Jet, le missile Roland et l'hélicoptère Tigre, puis participé ensemble au NH90 et à l'A400M, chacun apportant ses points forts : le terrestre côté allemand ; l'aviation de combat, les missiles, les sous-marins nucléaires et la dissuasion côté français. Les drones et l'IA qui n'ont pas de propriétaire historique ont créé quant à eux une concurrence frontale. Dans le spatial, où la France dominait depuis Ariane et Kourou, l'Allemagne fait désormais cavalier seul avec pour but assumé de marginaliser la place de la France dans le spatial européen : l’Allemagne prévoit 35 Md€ d'ici 2030 pour le spatial militaire, finance ses propres lanceurs (Isar Aerospace a réussi sa première mise en orbite en septembre 2026) et lance sa propre constellation militaire d'environ 10 Md€, en doublon pourtant de la constellation européenne IRIS². Sur les systèmes autonomes, l’allemand Helsing est valorisée 18 Md$, contre 1,4 Md$ pour Harmattan AI, son équivalent français : treize fois plus. L'écart tient d'abord à la taille de la commande publique : outre l'accord-cadre déjà cité, Berlin finance les drones Helsing livrés à l'Ukraine, quand la DGA a commandé seulement 1 000 drones à Harmattan. Il tient ensuite à l'accès aux grands fonds américains, qui soutiennent particulièrement l’Allemagne (mélange de donnant donnant, de confiance financière et de stratégie géopolitique), alors que le tour de Harmattan a été mené par Dassault, acteur indispensable mais aux poches beaucoup moins profondes que celles du techno-capitalisme américain.
8. Cet argent militaire nourrit directement l'économie civile, car ces technologies sont duales comme nous l’avons vu. Le programme spatial allemand finance des constellations de satellites, des stations au sol et des capacités de lancement garanties : des infrastructures que l'économie civile utilisera.
9. La crise financière française arrive au pire moment, celui où la France aurait besoin de tripler son budget militaire pour se mettre au niveau de l’Allemagne.Tripler le budget militaire demanderait environ 114 Md€ de plus, soit à peu près 25% du montant des retraites versées. 25% c’est aussi le montant que touchent en plus les retraités Français par rapport aux retraités Belges. En d’autres termes si la France décidait que ses retraités devaient avoir le même niveau de vie qu’en Belgique plutôt que le niveau de vie le plus élevé de la planète, elle pourrait être au niveau des Allemands dans ses dépenses militaires qui décident du futur de la nation pour ce siècle. Économiquement et moralement faisable, politiquement impossible.
10. L'Allemagne est à la fois très agacée par l'endettement français, qui fragilise la zone euro et risque in fine de faire payer les épargnants allemands pour les retraités français, et en même temps bénéficiaire de cet affaiblissement. Merz l'a dit publiquement : il suit la situation française avec inquiétude, parce que la monnaie commune doit rester stable ; et bien sûr il a rappelé qu’il refuse toute dette commune européenne.
Mais une France qui s'endette pour des dépenses courantes est une France qui s'affaiblit, qui ne peut pas investir autant que l'Allemagne, qui doit céder du lest et bientôt devra vendre une partie des bijoux de famille, que l'Allemagne pourra racheter.
Le précédent est célèbre : en 2015, sous plan de sauvetage, la Grèce a dû céder l'exploitation de 14 aéroports régionaux à l'allemand Fraport.
Le mouvement a déjà commencé avec KNDS, le fabricant du Leclerc et du Leopard : l'État français, qui détenait 50 % du groupe, doit descendre à 40 % pendant que l'État allemand y entre à hauteur de 40 % pour environ 8 Md€. L’Allemagne a déjà gagné la parité sur l’autel des difficultés financières françaises. Demain, ce pourrait être les participations de l'État dans Thales, Safran ou Airbus.
Nous sommes donc face à une situation très préoccupante.
La prospérité économique de l'Allemagne se joue en bonne partie sur sa capacité à fragiliser l'industrie de défense française.
Les intérêts français et allemands se trouvent donc, comme bien souvent par le passé, de plus en plus désalignés.
Lorsque cela arrive, l’Europe vit en général des épisodes chaotiques.
https://x.com/larroumecj/status/2108797770748326097