Victor Ferry: Label de qualité...
Label de qualité, lutte contre l' "ingérence", algorithmes biaisés : anatomie d'un ministère de la vérité en construction
Il y a une séquence qui s'est déroulée au Sénat et qui mérite qu'on s'y arrête longuement, parce qu'elle illustre avec une clarté rare ce que sont en train de construire les tenants du bloc central.
Le directeur France de X convoqué en audition.
Les sénateurs lui demandent de labelliser les "bons" médias et de modifier ses algorithmes en conséquence. Une procédure judiciaire ouverte contre la plateforme en parallèle. Et tout ça habillé dans le vocabulaire de la lutte contre la désinformation et la protection de la démocratie.
Le moment le plus révélateur de l'audition est quand la sénatrice demande au directeur de X si la plateforme "tient compte de la dimension particulière de cette activité d'information qui constitue une forme de bien public."
Le terme "bien public" est un terme technique en économie. Il désigne un bien non rival et non excluable, c'est-à-dire dont la consommation par un individu ne réduit pas celle des autres et dont on ne peut pas exclure quelqu'un. L'air pur est un bien public. La défense nationale est un bien public.
Mais dans la bouche d'une parlementaire macroniste, "bien public" ne signifie pas ça. Ça signifie : ce bien doit être gouverné par la puissance publique. C'est une définition persuasive au sens de Stevenson. En qualifiant l'information de "bien public", elle opère une substitution sémantique qui fait glisser l'information du domaine de la liberté individuelle vers le domaine de la régulation étatique.
Et une fois que l'information est un "bien public", l'État a vocation à en définir les contours, les standards de qualité, et les modalités de distribution.
C'est de là que vient la demande de "label de qualité" pour les médias. Si l'information est un bien public, il faut des normes de qualité. Si il y a des normes de qualité, il faut un organisme pour les définir. Si il y a un organisme, il faut que quelqu'un le contrôle. Et ce quelqu'un, dans le système proposé, c'est l'État.
Le système dans sa cohérence
Ce qui est frappant dans cette séquence, c'est la cohérence du dispositif qui se dessine. D'un côté, une procédure judiciaire ouverte contre X par le parquet de Paris. De l'autre, une pression parlementaire pour modifier les algorithmes. Entre les deux, le DSA européen qui oblige déjà les grandes plateformes à modérer les contenus identifiés comme risques systémiques sous peine d'amendes massives.
Ces trois éléments ne sont pas des initiatives séparées. Ils forment un système. La procédure judiciaire crée une pression directe sur la plateforme. La demande de labellisation crée un mécanisme de hiérarchisation des contenus. Le DSA fournit le cadre réglementaire qui rend tout cela applicable à l'échelle européenne.
À l'arrivée, le scénario qui se dessine est précis. Les médias subventionnés par l'argent public reçoivent un label de qualité. L'algorithme est modifié pour mettre ces contenus en avant. Les contenus non labellisés, c'est-à-dire les voix indépendantes, les créateurs critiques, l'espace de parole populaire, sont soit déprioritisés, soit exposés à des poursuites pour désinformation.
Et tout cela s'appellera "lutte contre l'ingérence" et "protection de la démocratie."
Dans 1984, le Ministère de la Vérité s'appelait Miniver. Sa fonction était de réécrire l'information pour qu'elle corresponde au narratif officiel. Orwell avait compris que dans un régime autoritaire, la censure ne s'exerce pas nécessairement par la prohibition directe. Elle s'exerce par le contrôle des standards de vérité et la délégitimation de toute voix alternative.
Ce que nous voyons se construire en France et en Europe s'inscrit dans cette logique : définir ce qu'est la "bonne information", créer des organismes pour la labelliser, obliger les plateformes à la mettre en avant, et appeler tout cela protection de la démocratie.
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